Les crampons 10 pointes vs 12 pointes m'ont griffé le givre de l'arête du Goûter, à 4300 mètres, juste au-dessus du refuge Vallot. J'avais les doigts raidis et le souffle court, parce que le vent coupait net sur le fil. J'ai enchaîné le premier pas, puis j'ai changé de paire sans quitter la trace. J'ai noté ce que mes appuis racontaient, pas ce que j'espérais lire.
Comment j’ai organisé ce test sur le terrain à haute altitude
J'ai étalé ce test sur 4 jours, avec 2 sessions par jour, au même endroit. J'ai gardé le même couloir glacé, un passage de 28 mètres, pour ne pas fausser mes sensations. Le ciel était sec, le vent restait modéré, et la neige de surface avait cette croûte dure qui claque sous la pointe. J'ai refait les mêmes déplacements, en montée, en traversée et en retour, jusqu'à 150 répétitions notées dans mon carnet.
J'ai utilisé des Petzl Irvis Hybrid pour la paire de 10 pointes et des Grivel G12 New-Matic pour la paire de 12 pointes. Sur ma balance de bivouac, j'ai relevé 878 grammes pour la première et 1 096 grammes pour la seconde, sangles comprises. Les 12 pointes avaient des avant plus longues et un acier chromoly, alors que la paire de 10 pointes restait plus compacte sous le pied. J'ai monté les deux jeux sur mes La Sportiva Nepal Cube GTX, parce que la semelle rigide me donnait le même point de départ.
J'ai gardé le même serrage au troisième cran de la boucle cheville. J'avais aussi un Petzl Summit Evo dans une main et des bâtons Black Diamond pliés sur le sac, même si je les ai très peu sortis sur l'arête. J'ai cherché trois choses très simples. J'ai regardé la maniabilité dans les passages étroits, la tenue sur les traversées, et le temps perdu quand je corrigeais un appui.
J'ai fait chaque manœuvre avec les deux paires sur le même créneau, puis j'ai comparé mes notes à froid le soir. J'avais envie de voir si mon geste s'ouvrait, ou si mon cerveau exagérait la gêne du début. J'ai aussi filmé deux passages avec mon téléphone glissé dans la poche poitrine, histoire de revoir la position de mes genoux. Le soir, j'ai recoupé les images avec mes chronos, 17 secondes d'écart sur une traversée identique.
Le jour où j’ai compris que les 12 pointes ne faisaient pas tout
Le quatrième passage m'a servi de déclic, un peu tard, je l'avoue. J'ai engagé une traversée très courte, avec le pied gauche posé de biais sur une lame de glace. Avec les 12 pointes, j'ai senti une accroche franche au départ, puis une gêne dès que j'ai voulu pivoter la cheville. C'est en cherchant à stabiliser mon pied gauche sur cette arête glacée que j'ai senti que les 12 pointes limitaient mes micro-ajustements.
J'ai eu une petite perte d'équilibre sur la troisième pose de pied. Rien de spectaculaire, mais j'ai dû reposer le piolet plus loin et remettre du poids sur la jambe droite. Le crampon ne décrochait pas, c'est moi qui manquais de marge pour replacer le bassin. J'ai senti surtout l'encombrement latéral des pointes arrière, qui accrochaient le fil de neige quand je cherchais un angle propre.
J'ai refait la même traversée avec les 10 pointes dix minutes plus tard, sur le même film de glace. J'ai retrouvé plus de liberté dans le talon et un déroulé plus net du pied, surtout au moment de reprendre appui après un pivot. J'ai senti moins de frottement sur la tranche, et j'ai osé des micro-placements que je n'avais pas tentés avec la paire plus lourde. En face, je n'avais pas cette sensation de verrouillage total.
Le poids a compté plus que je ne l'imaginais avant le test. Les 218 grammes d'écart par paire ne m'ont pas gêné sur plat, mais je les ai sentis dès que j'ai dû lever le genou haut. J'ai aussi noté que les 12 pointes prenaient plus de place sous la semelle, ce qui ralentissait mon placement quand la glace se resserrait. Sur une arête aussi fine, je n'avais pas envie de corriger deux fois le même pied.
Trois jours plus tard, la surprise de la maniabilité retrouvée avec 10 pointes
Trois jours plus tard, j'ai repris exactement le même itinéraire. J'ai gardé les mêmes chaussures, la même heure de départ et le même rythme de pause, pour ne pas brouiller mes repères. J'ai noté chaque traversée dans un carnet orange, avec l'heure au minuteur et la sensation d'appui sur trois mots simples. J'avais envie de voir si mon geste s'ouvrait, ou si mon cerveau exagérait la gêne du début.
Sur 20 traversées avec les 10 pointes, j'ai compté 4 erreurs d'appui qui m'ont obligé à rattraper le buste. Sur 20 traversées avec les 12 pointes, j'en ai noté 9, avec 6 micro-glissades nettes sur le bord interne. Mon temps moyen est passé de 34 secondes à 29 secondes avec la paire la plus courte. J'ai donc réduit de une petite partie ce geste précis, sans changer de trajet.
Ce résultat m'a surpris parce que la glace n'était pas plus tendre ce jour-là. J'ai senti que les 10 pointes laissaient mes hanches bouger un peu plus, et ce petit jeu m'a aidé à poser le pied plus juste. J'ai compris que la précision venait aussi de la marge que je me laisse pour corriger vite. Quand le crampon gêne cette correction, je perds du temps et je me crispe.
Je ne dirais pas que les 10 pointes battent les 12 partout. Sur une plaque très dure, j'ai gardé une préférence nette pour la version plus longue dès que je cherchais un appui frontal très franc. Mais sur les traversées et les dévers courts, j'ai vu moins d'hésitation, moins de tirage sur la jambe et un pied plus vivant. La différence n'était pas abstraite, je l'ai vue dans mes traces.
Ce que je retiens après ces passages en glace d’altitude
J'ai fini par séparer les deux usages dans ma tête. Les 12 pointes m'ont donné une assise plus rassurante quand je chargeais vraiment l'avant du pied. Les 10 pointes m'ont laissé jouer plus vite dans les passages où je devais tourner la cheville sans réfléchir. J'ai compris que mon choix dépendait moins du nom du crampon que de la finesse du terrain.
J'ai aussi fait une erreur au début, et je l'ai payée en fatigue. J'ai sous-estimé le temps perdu à gérer le volume des 12 pointes dans les passages étroits, surtout quand la roche sortait d'un centimètre sous la glace. J'ai perdu deux placements propres le premier jour parce que je regardais la traction, pas l'encombrement. J'ai corrigé ça en ralentissant d'un cran, puis en posant le pied plus à plat.
J'ai vérifié ensuite une note de la HAS sur le matériel de sécurité, pour garder une lecture simple de mes réglages de chaussure et de sangles. Je n'y ai pas cherché un verdict sur les crampons, juste des rappels sur le bon maintien et les points de contrôle avant départ. Cette lecture m'a servi à ne pas confondre adhérence et confort, parce que mon ressenti du terrain venait déjà assez vite me contredire. J'ai préféré rester sobre sur le montage, sans multiplier les cales ou les ajustements exotiques.
J'ai aussi regardé trois pistes pour aller plus loin sans changer tout mon sac. J'aurais pu tester un montage hybride, ou une plaque anti-bottage différente, mais j'ai préféré rester sur deux montages francs. Voici ce que j'ai gardé dans un coin de ma tête, parce que je les reverrai avant ma prochaine sortie sur glacier.
- un crampon hybride, avec avant plus mordant et arrière plus léger
- un réglage semi-automatique, si ma chaussure tolère mieux le maintien
- une chaussure à semelle plus rigide, pour voir si le gain venait aussi du pied
J'ai gardé ces pistes, mais je n'ai pas voulu brouiller le test avec trop de variables. Sur cette arête, je voulais savoir ce que mes pieds sentaient, pas monter un laboratoire. La simplicité m'a paru plus honnête que la recherche du montage parfait.
Au bout du test, ce que j’ai vraiment mesuré sur le terrain
Au bout du test, mes chiffres étaient clairs. J'ai passé 8 sessions sur l'arête, et j'ai noté 11 incidents mineurs au total, dont 9 avec les 12 pointes et 2 avec les 10 pointes. J'ai aussi relevé une fatigue plus haute dans les mollets après 40 minutes avec la paire la plus lourde. Avec la paire plus courte, j'ai terminé mes montées avec les jambes plus fraîches, surtout sur la deuxième heure.
| critère | 10 pointes | 12 pointes |
|---|---|---|
| temps moyen sur une traversée | 29 s | 34 s |
| erreurs d'appui sur 20 traversées | 4 | 9 |
| micro-glissades relevées | 2 | 6 |
| poids par paire | 878 g | 1 096 g |
J'ai aussi senti un effet psychologique net. Avec les 10 pointes, j'avais moins d'hésitation au moment de lancer le pied, parce que je savais pouvoir le replacer vite. Avec les 12 pointes, je me suis surpris à attendre un peu plus avant chaque engagement, comme si je voulais rentabiliser chaque point d'accroche. Ce petit délai m'a coûté de la fluidité, et j'ai vu la différence dans ma respiration.
Mon verdict, après cette arête du Goûter et les retours au même point, est simple. J'ai gardé les 12 pointes pour une sortie où je charge l'avant et où je veux une sensation verrouillée. J'ai choisi les 10 pointes dès que la traversée se resserre et que mes hanches doivent bouger vite. J'ai donc pris la finesse avant la tenue brute sur l'arête du Goûter, et mes chronos allaient dans le même sens.


