La crème solaire en altitude m’a trahi au parking du refuge du Lac Bleu. J’avais étalé une couche épaisse avant de partir, avec ma casquette et mes lunettes, persuadé d’être tranquille. À 2 000 m, sous un ciel voilé, j’ai fini avec le dessous du nez et les poignets rouges, puis 3 jours de tiraillements qui ont gâché la suite.
Le jour où j’ai compris que ma protection n’était qu’illusoire
Je montais avec ma famille sur un sentier sec, pas loin du col de la Croix-de-Fer, et la fraîcheur du matin me trompait déjà. J’ai mis une crème SPF 50 sur le front et les pommettes, puis j’ai laissé le dessous du nez, la nuque sous le col et les poignets hors du passage. Après plusieurs étés à marcher ensemble, j’avais rangé ce genre d’oubli dans la case des détails sans suite. Le sac pesait peu, la lumière semblait douce, et j’avais l’impression d’avoir fait le nécessaire. En réalité, je n’avais couvert que les zones que je voyais dans le miroir.
J’avais aussi compté sur la casquette et les lunettes pour couvrir le bas du visage. C’était idiot, mais sur le moment ça me paraissait logique, avec le vent qui me mordait les joues. J’avais lu trop vite le ciel et trop vite la sensation de froid, comme si la météo de montagne annulait le reste. En plus, je n’ai pas remis de crème après la pause du midi, alors que j’avais déjà essuyé mon nez avec la manche. Le tube était resté au fond du sac, coincé sous la gourde, et je n’ai même pas pris la peine de l’en sortir.
Le vrai piège, c’est que je n’ai pas remis de crème après avoir transpiré. J’avais la peau un peu collante sous la sangle droite, puis j’ai essuyé mon visage avec un mouchoir gras de poussière. En fin d’après-midi, ma peau tirait quand je bougeais la mâchoire, mais je n’y ai vu qu’un effet du vent. J’ai même pensé que la zone sous mon nez était juste sèche, rien . Le signal était déjà là, seulement je l’ai rangé trop vite dans les petites gênes de randonnée.
Le dessous du nez chauffait au toucher, alors qu’il faisait encore frais dehors, et la nuque picotait sous le col. J’ai baissé la tête devant un névé, un peu pour regarder ma trace, un peu pour éviter d’y penser, et j’ai laissé passer l’alerte. Les poignets, eux, accrochaient chaque mouvement du bâton. Je sentais une peau trop chaude pour l’air ambiant, comme si elle ne m’appartenait plus tout à fait. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je m’étais fait avoir par une protection de façade.
La surprise douloureuse du soir et les conséquences qui ont suivi
Le soir, au refuge, la douche a tout retourné. L’eau tiède m’a brûlé la peau sous le nez, sur les poignets et derrière la nuque, comme si j’avais frotté ces zones avec du papier de verre. J’ai compris là que la rougeur avait pris toute la place pendant la montée. Même le savon piquait, et je me suis retrouvé à couper l’eau à deux reprises. L’air du couloir sentait le bois humide, mais ma peau, elle, donnait l’impression de flamber.
Le miroir m’a cassé net. Mon visage était écarlate par morceaux, alors que je n’avais presque rien senti sur le sentier. Le contraste m’a saoulé, parce que j’avais passé la journée à croire que le vent faisait barrage. Sous la lumière jaune du refuge, le bord du nez et le haut des pommettes ressortaient comme des zones laissées nues. J’ai eu honte de moi, franchement, en voyant ce découpage grossier sur ma peau.
La nuit a été mauvaise. Je me suis réveillé deux fois, la peau chaude au toucher malgré la fenêtre ouverte, et le drap frottait dès que je tournais la tête. La bretelle du sac, posée au pied du lit, me rappelait la brûlure dès que je bougeais l’épaule. Le lendemain, les manches du tee-shirt accrochaient exactement là où ça avait pris, et je portais le sac comme une punition. Même me laver le visage était pénible, parce que la douleur remontait dès que je bougeais la mâchoire.
J’ai acheté en urgence un stick SPF 50+ au refuge pour 15 euros, parce que mon tube était resté au fond du sac. Le stick minuscule m’a paru cher au moment de payer, surtout après une journée à avoir sous-estimé le soleil. J’avais perdu la fin de journée, puis la matinée suivante, à grimacer au moindre lavage du visage. Le pire, c’était la sensation bête d’avoir lâché 15 euros pour réparer un oubli de dix secondes. J’ai gardé la note dans la poche de ma veste, comme un rappel que j’avais laissé la montagne gagner sans résistance.
Ce que j’aurais dû savoir sur la réverbération et les zones oubliées
Ce que je n’avais pas compris, c’est la réverbération. En montagne, la lumière rebondit sur les rochers clairs, les dalles sèches et par moments la neige, puis remonte vers le visage. Le dessous du nez, dans la plupart des cas oublié, est une véritable plaque tournante de ce renvoi, et la lumière frappait cette zone comme un miroir tordu. Je n’avais pas prévu que la casquette laisserait passer autant d’angles morts. Les lunettes coupaient le regard, pas la peau.
La nuque sous le col m’a piégé pour la même raison. J’avais cru qu’un tissu léger et une casquette suffisaient, alors que les UV passent là où la peau reste à découvert par petits angles. Les poignets ont pris pareil, surtout quand j’ai relevé les manches pendant la montée. J’avais la sensation d’être couvert, mais les coutures du vêtement racontaient autre chose. La douleur est apparue là où le sac frottait, puis là où la sueur avait déjà fait disparaître une partie de la crème.
Le ciel voilé m’avait encore plus endormi. Le ciel laiteux n’est pas une barrière aux UV, il diffuse une lumière sournoise qui brûle la peau sans alarme immédiate. Le soir même, j’ai relu une note de l’INSERM et un bulletin de Météo France, et ça collait trop bien à ma mésaventure. J’avais cru que l’absence de chaleur signifiait l’absence de danger, alors que la brûlure s’installait déjà. Le vent frais me donnait juste une fausse impression de sécurité.
J’ai aussi compris pourquoi le froid m’avait menti. À 2 000 m, l’air frais masque la chaleur, mais pas l’exposition, et la peau encaisse sans prévenir. C’est ce mélange qui m’a donné l’impression d’être protégé alors que je ne l’étais pas. Après coup, je voyais bien que mon erreur tenait à trois choses très simples, et très bêtes. J’avais protégé ce que je voyais, pas ce que la montagne exposait vraiment.
Le bilan : ce que je fais différemment maintenant et ce que je regrette vraiment
J’aurais dû partir avec une crème SPF 50+ sur toutes les zones exposées, pas seulement sur les endroits que je voyais dans la glace. J’aurais dû traiter le dessous du nez, la nuque sous le col, les oreilles et les poignets comme des zones à part entière. Le stick SPF 50+ pour le nez, les lèvres et le contour des yeux m’aurait évité de bricoler au dernier moment. J’ai surtout regretté de ne pas avoir pris ce geste au sérieux avant de quitter le parking. À force de croire que ma casquette et mes lunettes faisaient le travail, j’ai laissé des zones entières sans vraie protection.
Ce qui m’a manqué, c’est le geste simple avant le départ. Une application 25 minutes avant de marcher m’aurait laissé une marge, et je n’aurais pas eu cette impression de protection de façade. J’ai aussi payé le fait d’avoir laissé le tube au fond du sac, au lieu de le garder dans la poche externe. Le jour où j’ai eu besoin d’en remettre, je n’avais pas envie de tout vider sur une pierre humide. Le tube que j’avais glissé trop profond m’a fait perdre le bon moment, et le bon moment, en altitude, ne revient pas.
La réapplication toutes les 2 heures, surtout après la pause et la sueur, aurait changé mon soir. Moi, j’avais laissé passer le moment, puis le suivant, jusqu’à sentir la peau cogner sous le nez. J’ai appris à mes dépens que le retard n’a rien d’anodin quand le soleil tape en altitude. Les 3 jours qui ont suivi m’ont paru interminables, avec la première nuit la plus rude et la peau qui a pelé après. Je me suis retrouvé à marcher doucement, à éviter les frottements, et à compter les minutes avant que la brûlure baisse un peu.
Si j’avais su, je n’aurais pas laissé le vent me raconter une histoire rassurante au col du Galibier. Le constat est simple : cet oubli m’a coûté 3 jours de peau qui brûlait au moindre frottement. J’ai gardé de cette journée une seule image, celle du miroir du refuge, et le regret net d’avoir pris un ciel voilé pour un bouclier.


