Ce silence d’altitude qui m’a fait relativiser mon obsession du chrono

juillet 9, 2026

Le bip de ma montre a claqué dans le silence du col de la Noire, juste au-dessus du refuge de la Blanche, et j'ai relevé la tête d'un coup. Depuis la région de Clermont-Ferrand, je suis parti 4 heures 20 vers Ceillac pour cette sortie, avec ma compagne, sans enfants, et le sac qui cognait bas dans le dos. À 2 650 mètres, le souffle me râpait la gorge, et le moindre pas sur le névé sonnait trop fort. En tant que Rédacteur spécialisé en sports de montagne pour magazine indépendant, j'ai compris là que le chrono venait de perdre la main.

Je me lançais dans cette sortie avec l'idée de battre mon temps habituel

Je suis parti avec l'idée de battre mon temps habituel sur cette montée. J'étais sûr de moi, et ma montre affichait déjà l'allure moyenne, le dénivelé, la fréquence cardiaque. On vit à deux, ma compagne et moi, sans enfants, et notre foyer à deux me laisse garder un budget modéré pour le matos.

Cette sortie faisait 1 020 mètres de D+, sur 6,8 kilomètres, et je voulais passer sous les 3 heures 40. J'ai été convaincu, après deux sorties semblables, que la clé restait dans les chiffres. Je regardais l'écran avant même de regarder la pente, ce qui, avec le recul, était déjà mauvais signe.

Ma licence STAPS, mention entraînement sportif (2010), me poussait à croire que j'avais compris le dosage. Depuis 15 ans comme rédacteur spécialisé en sports de montagne pour magazine indépendant, je sais pourtant qu'un tableau propre ne raconte pas une pente raide. J'avais lu des retours sur l'altitude, glané deux conseils d'amis, puis je suis resté accroché à l'écran.

Je pensais que le GPS tiendrait la route partout. Sur le papier, la progression avait l'air propre. Sur le terrain, je ne savais pas encore que le sentier cassant allait me refaire le visage.

Très vite, le silence est devenu plus fort que le chrono

Les vingt premières minutes m'ont sauté au visage. Les bâtons faisaient un bruit sec sur le névé gelé, et chaque appui remontait dans les poignets. Le souffle me passait dans le buff, puis dans le col du coupe-vent, avec un frottement presque grinçant.

Au bout de 12 minutes, l'air froid m'a râpé la gorge, comme si ça rentrait mal. Mon sac pesait juste assez pour me tirer les épaules, et j'ai commencé à ouvrir la bouche trop tôt. J'ai senti que le terrain me demandait déjà plus que mon allure de plat.

La montre, elle, s'est mise à raconter n'importe quoi. L'allure instantanée sautait d'un virage à l'autre, et la fréquence cardiaque grimpait alors que mes jambes devenaient lourdes. Je me suis retrouvé à fixer l'écran au lieu de regarder mes pieds.

Pas terrible. Vraiment pas terrible. Plus je voulais tenir le chiffre, plus mes pas se raccourcissaient, et plus je forçais sur les quadriceps dans les lacets raides.

Le silence a fini par tout grossir. J'ai été frappé par le petit bip de la montre, presque agressif dans ce calme, puis par le moindre souffle qui résonnait dans le buff. J'entendais même ma salive, et ça m'a fait lever les yeux de l'écran.

Pendant une bonne minute, je n'ai plus rien entendu que mon cœur, posé à 168 pulsations selon le dernier chiffre que j'avais lu. J'ai senti le froid pincer le bout des doigts à travers les gants fins, et la buée de mon souffle restait suspendue devant moi, immobile, comme si l'air refusait de bouger. J'ai longtemps tâtonné sur ce point : je croyais que ralentir, c'était échouer. Là, planté sur le névé, j'ai douté de toute ma façon de compter mes sorties, et ça m'a fait un drôle d'effet, presque un soulagement mêlé de gêne.

À partir de là, j'ai ralenti sans discuter. J'ai laissé tomber l'idée de courir dans les passages cassants, et j'ai marché dès que la pente se cabrait. Le rythme est devenu plus régulier, et je n'avais plus ce nœud dans la poitrine.

J'avais aussi oublié de boire assez vite. La fraîcheur me trompait, et la bouche est devenue pâteuse avant le deuxième replat. Quand j'ai avalé deux gorgées trop tard, j'ai compris que la lucidité partait en même temps que le plaisir.

Ce moment précis au-dessus de 2 500 mètres où tout a basculé

Au-dessus de 2 500 mètres, la crête s'est ouverte d'un coup, avec un vent si faible qu'il semblait retenu. J'ai rangé la montre dans la poche de poitrine, et j'ai marché seul entre deux rochers gris. Le silence n'était pas vide, il portait juste mon souffle et le frottement des semelles.

Je suis parti là pour faire un temps, et j'ai compris que je m'étais trompé d'objectif. Les chiffres me donnaient une lecture utile, mais incomplète. Mes tempes tapaient, la gorge grattait, et chaque pas demandait une petite décision. Sur ce type de pente, je regarde d'abord l'appui et le souffle, pas l'écran.

Je me suis senti plus lucide en quelques minutes qu'en toute la montée précédente. La montagne ne me demandait pas de gagner, elle me demandait d'être régulier. J'ai laissé la place au souffle, et ça a changé ma manière d'écouter l'effort.

Avec le recul, ce que je sais maintenant et ce que j'aurais aimé savoir avant

Le vrai piège, c'est d'attaquer les premières rampes avec l'allure du plat. J'ai déjà fait cette erreur sur une montée de 180 mètres de dénivelé, et mon souffle s'est emballé avant que je trouve mon rythme. Ensuite, je me suis retrouvé à marcher trop tôt, mais pour de mauvaises raisons.

Se fier à la vitesse instantanée m'a aussi coûté une belle crispation. Sur un sentier cassant, les chiffres sautaient d'un lacet à l'autre, et je fixais l'écran au lieu de poser mes appuis. J'ai fini par comprendre que ce petit nombre ne disait rien de mes jambes ni du terrain.

J'ai aussi payé l'oubli de boire. Il faisait frais, je ne sentais rien sur le t-shirt, et pourtant la bouche s'est mise à coller. Quand l'air gratte plus qu'il ne rentre, comme ce matin-là, je sais que la lucidité baisse plus vite que prévu.

Depuis, je pars plus lentement, et je marche tôt dans les pentes raides. Je mets par moments la montre en fréquence cardiaque, par moments en dénivelé, et je coupe le bip sur les crêtes trop calmes. Je bois à heures fixes, même quand le froid me trompe, et je finis mieux mes sorties.

En 15 ans de terrain, avec 150 sorties par an, j'ai fini par voir revenir les mêmes pièges. Depuis mes années comme Rédacteur spécialisé en sports de montagne pour magazine indépendant, je sais que cette façon de faire parle à ceux qui acceptent de lâcher la chasse au chiffre. Avec ma compagne, sans enfants, j'aime aussi partir sans montre sur certaines boucles, juste pour retrouver un effort plus simple.

Ma Formation continue en sécurité en montagne auprès de la Fédération Française des Clubs Alpins (2015) m'a appris à garder une marge, et les repères de la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) vont dans le même sens. Si la gêne respiratoire devient anormale ou dure après la sortie, je laisse la main à un pneumologue ou à un cardiologue. Sur ce point, je ne joue pas au malin.

Je suis rentré à l'auberge de l'Arpelin avec les joues froides et la montre presque oubliée. Pour quelqu'un qui accepte de laisser le chrono au fond de la poche, cette montée m'a paru plus juste. Depuis ce matin-là, je regarde moins l'écran et davantage ce que mon souffle raconte.