À Volvic, la poussière noire a crissé sous mes semelles dès le premier virage. Je suis parti sur 24 km et 1 120 m de D+, avec l’idée bête que mes jambes tiendraient le tempo. Au bout de 9 minutes, j’ai senti la cendre glisser sous l’avant-pied, et j’ai compris que le sentier allait me parler vite.
Ce que j’étais avant de me lancer dans ce trail
Je venais d’une routine modeste, avec deux sorties de 45 minutes par semaine et quelques montées sur les puys le dimanche. Avec ma compagne, sans enfants, je calais mes créneaux le soir, quand la lumière tombait sur la cuisine. Mon budget restait serré, alors je n’avais pas changé tout mon matos pour ce seul départ.
J’ai choisi l’Auvergne pour le terrain, pas pour la carte postale. Mon métier. J’étais sûr de moi au départ, un peu trop, et je voulais voir si mes repères tenaient face à un relief volcanique sec, cassant, et moins lisible que sur les photos.
Je pensais que la bosse la plus raide me casserait. En fait, ce sont les rampes qui semblaient sages qui m’ont piégé. J’avais sous-estimé les faux plats montants, les cailloux qui roulent et cette poussière qui prend la place du grip. Le terrain n’avait rien d’agressif au premier regard, mais il m’a usé par petites touches.
Le jour où j’ai compris que ça ne marchait pas comme prévu
Dès le premier kilomètre, j’ai été frappé par le bruit. Au début, mes appuis claquaient sec sur la cendre, puis le son est devenu plus sourd quand mes jambes ont commencé à charger. À chaque fois que je posais le pied sur la cendre volatile, c’était comme si le sol disparaissait sous mes orteils, me forçant à freiner au lieu de dérouler. Cette impression m’a accompagné sur toute la première montée, avec une poussière fine qui entrait dans les lacets et une odeur de pierre chaude qui restait au nez.
Le vrai piège est arrivé sur une montée en escalier. Je suis resté en course trop longtemps, parce que la pente ne semblait pas mériter la marche. Je me suis retrouvé à vouloir gagner dix secondes sur chaque relance, et c’était idiot. Au bout de 47 minutes, mes quadriceps se sont chargés d’un coup, puis j’ai senti la respiration grimper sans prévenir. Je me suis surpris à regarder le sommet au lieu de caler mes appuis, et le passage m’a paru deux fois plus long qu’il ne l’était.
Les faux plats montants ont fait le reste. Ils ressemblaient à des moments de récupération, alors qu’ils me gardaient haut dans l’effort. J’ai été frappé par ce décalage entre le souffle et les jambes. Le souffle restait encore correct, mais les cuisses commençaient déjà à durcir, comme si elles refusaient de répondre à ma tête. Sur le coup, j’ai cru tenir. En réalité, je m’étais juste vidé sans bruit.
La descente a tourné court. Je freinais sur l’avant-pied, avec les cuisses qui encaissaient chaque choc en excentrique. Au 14e kilomètre, j’ai compris que j’avais trop attendu pour marcher, parce que mes jambes étaient dures comme du bois dès que le terrain replongeait. À chaque appui, je sentais une petite glissade sous la semelle, puis une tension dans le bas des cuisses, comme si je tapais dans le sol au lieu de le laisser passer.
Et là, j’ai ajouté une erreur bête. Mes chaussures étaient trop serrées d’un cran, juste assez pour bloquer le pied en descente. Sur les appuis longs, le talon ne tenait plus vraiment sa place, et l’avant-pied prenait tout. À l’arrivée, en retirant la paire, j’ai regardé l’ongle du gros orteil sans faire le fier. J’ai aussi vu la marque rouge sous l’avant-pied, nette, comme un rappel un peu sec de ma mauvaise gestion.
Le plus agaçant, c’est que je n’avais pas mal partout. Mon problème venait d’un enchaînement précis, pas d’une incapacité générale. J’avais couru les montées trop tôt, freiné trop longtemps en descente, et laissé mes pieds se battre dans une chaussure mal réglée. Rien de spectaculaire. Juste une addition de petits mauvais choix, et le trail me l’a rendu d’une traite.
Le moment où j’ai changé de méthode sans m’en rendre compte
Au 19e kilomètre, un coureur m’a dépassé en marchant, d’un pas régulier, sans tirer sur les bras. La pente était raide, et moi je m’acharnais encore à trottiner, alors que lui montait proprement, presque sans bruit. Je l’ai regardé passer avec une forme de honte tranquille. Il n’avait pas l’air plus fort que moi. Il avait juste arrêté de gaspiller.
Je suis parti dans sa roue sur les 200 mètres suivants, puis j’ai fini par marcher plus tôt dans les bosses. La différence est arrivée presque tout de suite. Mon cœur a cessé de cogner dans le cou, et mes quadriceps ont arrêté de se fermer comme une porte. J’ai repris la course seulement sur les replats et sur les passages vraiment courables. Le relief s’est remis à ressembler à quelque chose que je pouvais gérer.
En descente, j’ai changé trois choses d’un coup. J’ai raccourci ma foulée, j’ai gardé les chevilles souples, et j’ai cessé de freiner à chaque pose de pied. En gardant mes chevilles souples, j’ai senti mes appuis devenir plus précis, comme si je dansais sur les pierres plutôt que de les combattre. Le bruit des pas est redevenu sec et léger, puis il a cessé d’être lourd. Mes cuisses, elles, ont rendu moins de coups dans les 10 derniers kilomètres.
Ce que je retiens de cette expérience et ce que je ferais différemment
Le soir même, avec ma compagne, sans enfants, j’ai vidé mes chaussettes encore pleines de poussière noire et j’ai regardé mes lacets marqués par la roche. J’étais rincé, mais pas cassé, et c’est là la nuance qui compte. J’ai compris que ce trail m’avait appris autre chose que l’endurance. Il m’a forcé à gérer le dénivelé par séquences courtes, à ne plus confondre vitesse et lucidité, et à accepter de marcher avant d’être cuit.
Je ne repartirais pas en courant sur les trois premières bosses. Je testerais mes chaussures sur terrain caillouteux avant le jour J, pas seulement sur un chemin propre. Et je laisserais tomber l’idée de gagner du terrain en descendant en freinant. Sur ce type de sol, ça me coûte trop cher dans les cuisses et dans les orteils. Je préfère perdre vingt secondes et garder des jambes vivantes pour la suite.
Ce format m’a parlé pour quelqu’un qui accepte de marcher tôt et qui ne vient pas chercher un chrono à tout prix. Un débutant y apprend vite, un coureur en reprise y trouve un terrain honnête, et une personne qui aime la montagne sans vouloir se battre avec elle peut s’y régaler. Si je veux un parcours plus roulant, je vais regarder ailleurs. Là, j’ai aimé le côté franc du relief, mais pas la punition quand je me suis entêté.
Dans mon métier, je passe mon temps à démonter les récits trop propres. Cette sortie m’a rappelé, de façon très concrète, que le terrain garde le dernier mot. On vit à deux, ma compagne et moi, et quand je rentre d’une journée chargée, je sens encore mieux la valeur des efforts bien répartis. Pour une douleur qui traîne ou un doute qui s’installe, je passe la main à un kiné, parce que là je ne joue pas au spécialiste. En redescendant vers le Puy de Dôme, j’ai su que je n’oublierais pas cette leçon de sitôt.


